mardi 24 janvier 2012

Inception : Nolan et le genre "féminin"



Lors d'une conversation avec un ami sur le genre féminin dans Inception, j'avais déclaré que le personnage joué par Ellen Page aurait pu être un personnage masculin. La raison était bien simple pour moi : Page n'incarnait pas à mon sens le "féminin". Pas n'importe lequel puisque la filmographie de Christopher Nolan nous a bien appris que la femme est soit mauvaise, soit nuisible à la quête du héros, un personnage masculin.

En effet, depuis Following les femmes mises en scène dans les films de Nolan sont constamment relayées à l'arrière-plan et n'ont que pour fonction de troubler l'univers du héros. Dans Memento, Carrie-Anne Moss profitait des troubles de mémoire de Léonard, Scarlett Johansson (et Piper Pirabo) ont renforcé la dualité entre les magiciens de The Prestige, Hilary Swank, malgré ses Oscars et son air de "flic parfaite" n'a fait que mettre des bâtons dans les roues de Al Pacino dans Insomnia. Même Rachel Dawes a causé la perte de Harvey Dent et a tourmenté Bruce Wayne.

Dans Inception, Nolan expose probablement son personnage féminin le plus nuisible et maléfique avec Mal (ai-je besoin de souligner le choix de nom du personnage ?). Morte, la dame incarnée par Marion Cotillard est ici présenté comme une partie refoulée du subconscient de Cobb, héros incarné par Leonardo DiCaprio. Enigmatique, dangereuse, manipulatrice, à la limite de la folie, Mal se manifeste ainsi dans les rêves du personnage principal comme une culpabilité refoulée par ce dernier. À mon sens, ce personnage féminin est la représentation suprême de l'image de la femme présente dans les films de Nolan.

Or, dans Inception est aussi liée au héros Ariadne jouée par Ellen Page. Le personnage en soi est à des kilomètres de l'archétype présent dans les films de Nolan. Ariadne joue véritablement un rôle d'adjuvant dans la quête du héros. Elle aide Cobb à créer les mondes des rêves en devenant son architecte (et une meilleure que celui qui la précédait !), elle confronte l'homme à propos de ses démons intérieurs et elle est celle qui "tue" Mal vers la fin du film, indice d'une possible fin pour l'archétype de Nolan.

Pourtant, le choix de l'actrice Ellen Page pour incarner Ariadne propose quelques problématiques, notamment celle du genre. Physiquement, c'est une actrice très petite, à la physionomie très "tomboy" pour ne pas dire de femme-enfant, et qui est très peu sexuée. Une seule scène nous présente Page avec une certaine sexualité : la séquence du "deuxième étage". Nous retrouvons l'actrice, les cheveux remontés en chignon (c'est la première et seule fois que ses cheveux sont attachés), vêtue d'un tailleur et de talons hauts. Elle est assise aux côtés de Joseph Gordon-Levitt et les deux s'échangent un baiser pour ne pas attirer l'attention sur eux. S'il est possible de penser que le personnage incarne ici davantage son genre, c'est un leurre. Page est carrément déguisée en ce qu'appelle l'auteure Yvonne Tasker, la "working girl". Bien loin d'incarner un genre féminin, cette figure du cinéma américain est un "passage" de la femme vers un environnement et un genre plus masculins afin de mieux s'y affirmer. C'est aussi ce que Ariadne tente de faire dans Inception, trouver sa place dans un monde d'hommes.

Ariadne rejoint ici la tradition de "Final Girl", notion développée par Carol J. Clover, d'un point de vue strict du genre. Tout comme les Laurie Strode des années 70 et 80, le personnage est finalement une femme dont l'absence de sexualité permet une identification du spectateur masculin ou féminin. En plus des particularités physiques de la jeune actrice qui contribuent à la confirmer dans un genre plus masculin et ainsi à assurer une identification du spectateur, les procédés narratifs mêmes du films pointent dans cette même direction. C'est-à-dire qu'avant même de s'attarder à l'image de Ellen Page, le personnage d'Ariadne sert précisément à permettre l'identification du spectateur. D'un point de vue strictement narratif, la présence du personnage permet au spectateur de comprendre les mécanismes complexes du procédé qu'emploi Cobb. Tout comme elle, DiCaprio nous apprend le fonctionnement des rêves, tout comme elle nous voulons connaître le passé trouble de Cobb et tout comme elle, nous éprouvons de la sympathie pour lui.

La présentation du genre dans Inception nous apprend plusieurs choses. Notamment la cohérence dont fait preuve le film entre son discours narratif et la représentation d'une de ses actrices. Mais aussi la déception personnelle que dans le cinéma hollywoodien (et Nolan en est la digne incarnation contemporaine), le spectateur éprouve encore les mêmes craintes face aux personnages féminins qu'il y a 30 ans.